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VANCOUVER - Entretien avec Thierry Garrel sur l'édition 2017 de French French @ DOXA

03 mai 2017 | By francecanadaculture Canada

La 16ème édition du festival du film documentaire DOXA se tiendra du 4 au 14 mai 2017 et présentera pour la troisième année consécutive French French, un programme qui met les cinéastes français à l’honneur.

French French est né en 2015 grâce aux efforts de Dorothy Woodend, directrice de la programmation du festival DOXA, et de Thierry Garrel, producteur et figure incontournable du monde du documentaire. Ce dernier présente cette édition comme « poursuivant sa défense et illustration de la politique des auteurs  (« le plus beau cadeau de la France à l’histoire du cinéma mondial ») ».

A cette occasion, Thierry Garrel a répondu à nos questions.

Le cinéma français serait devenu conformiste selon le New York Times. Quelle est votre opinion à ce sujet, est-ce que selon vous cela s’applique aux documentaires français ?

Je dois avouer que je connais mal - mais vraiment très mal - le cinéma de fiction français pour en juger (d'une manière générale, je connais bien l'histoire du 7ème art grâce à Langlois et la Cinématheque française, mais mal le cinéma de fiction mondial contemporain : je n'ai que des goûts assez eclectiques pour quelques rares auteurs). Mais pour ce qui est du documentaire, qui m'occupe depuis plus de quarante ans, je conteste absolument l'affirmation du New-York Times. C'est un art qui est au contraire en pleine floraison en France toutes ces dernières années, avec l'affirmation de cinéastes de très haut niveau et l'apparition de nombreux jeunes auteurs talentueux. Conjointement, ils sont en train de repousser les frontières du documentaire traditionnels en développant des écritures nouvelles, riches et hardies.

Pouvez-vous nous en dire d’avantage sur « la représentation des tendances actuelles » de votre sélection au programme French French ?

A côté des 6 films de Chris Marker - un "maitre ancien" au rayonnement mondial dont l'influence se fait encore sentir sur des maîtres du documentaire aujourd'hui comme Patricio Guzman ou Raoul Peck -, la sélection de FRENCH FRENCH présente un panorama très varié de formats - de 40 a 144mn, de générations - de 30 à 60 ans, et de styles - du cinéma d'observation au ciné-poème, en passant par le portrait intime voire l'essai. J'ai cherché à dégager dans la production toute récente les oeuvres qui me semblaient témoigner de la plus grande singularité dans leur écriture, au-dela du cinéma direct - pour lequel le film "wisemanien" de Claire Simon consacré a la Femis,"Le Concours", est probablement un summum. Qui ouvrent de nouveaux territoires.

Y a-t-il une thématique commune dans votre sélection ? Des évènements particuliers ont-il influencé votre choix ?

Est-ce une coincidence si les auteurs les plus ambitieux et talentueux, les films qui m'ont frappé cette dernière année, questionnent les fractures et les zones d'ombres de nos sociétés ? Et par exemple l'évidente incapacité de la société française, en dépit de nos valeurs centenaires inscrites au fronton de nos mairies - à accueillir fraternellement tant les nouveau réfugiés issus de nos anciennes colonies (Brûle la mer), qu'à reconnaître une place entière à leurs arrière petits-enfants, nés francais, toujours discriminés et stigmatisés dans nos banlieues (Swagger et Vers la Tendresse). Ou encore,  la quête d'identité d'une transgenre (Être cheval) ou les "marges" des petites prostituées d'Abidjan (Little Go Girls). Je crois à la centralité du documentaire comme art de notre temps. Ma sélection ne s'est jamais voulue thématique. Un film reste avant tout... un film! Et c'est d'une certaine manière pourquoi FRENCH FRENCH met en avant la "politique des auteurs", quand tant de documentaires se contentent encore de sujets journalistiques "porteurs" voire de bonnes causes, dans des traitements assez stéréotypés.

Quel souvenir gardez-vous de vos rencontres avec Chris Maker ? Quelle est selon vous la raison pour laquelle il est devenu une telle influence dans l’industrie quoique moins connu du public ?

Chris Marker était un citoyen du monde, un humaniste, un lettré aussi. Très secret mais très généreux. Il a dès ses premières oeuvres inventé la forme de l'essai - mais qu'est-ce donc qu'un vrai documentaire sinon un "essai" au sens que Montaigne lui donnait ? Une réflexion personnelle sur les questions du monde et de la vie, de l'art et de la société qu'il partageait par le cinéma avec ses contemporains. Ses films témoignent d'une incroyable maîtrise de l'art du montage, une curiosité et une intelligence très aigues - dont témoignent ses textes de commentaires, ses "narrations"- avec toujours un profond souci et respect du spectateur à qui il s'adresse et qu'il entraîne hors des sentiers battus du psittacisme contemporain. D'où son incroyable et durable actualité. J’ajouterais que Chris Marker n'était pas qu'un cinéaste. Il a, sous divers hétéronymes et alias, "pratiqué tous les genres... sauf la gouache !": photo, guide de voyage, écriture, dessin satirique, collage, musique, trucage video, CDRom etc. Il avait un réseau d'amis autour du monde qui matérialisait, avant l'heure de la globalisation, son rêve des années 70 des "24 fuseaux". Il vivait aussi sur Second Life à travers un avatar et a consacré les dernières années de sa vie à la construction d'un formidable site gorgomancy.net, où tous les amateurs pourront découvrir nombre de ses oeuvres diverses. Deux riches sites lui sont par ailleurs intégralement consacrés :  chrismarker.org (en anglais, où se retrouvent ses amis et admirateurs du monde entier)  et chrismarker.ch (en francais, qui reste la base de données la plus exhaustivement documentée sur ses oeuvres).


Thierry Garrel, Chevalier des Arts et Lettres français, a rejoint le Département de Recherche de la Télévision Française (ORTF) à l'âge de vingt ans et a ensuite été nommé à l'Institut National de l'Audiovisuel (INA) . De 1987 à 2008, il a été chef du département de film documentaire de La Sept et ARTE France. A ce poste, il a développé de nombreux programmes remarqués ainsi que la célèbre collection "GRAND FORMAT" qui a coproduit et diffusé plus de 200 documentaires internationaux.

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