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Acheter un livre, un acte politique ?

16 juillet 2014 | By Pamela Druckerman on NYTimes.com
© NY Times

Quand on est expatrié en France, le plus agaçant c'est que personne, ou presque, n'a la moindre idée de ce qui s'y passe vraiment. Les Américains ont tendance à penser que Paris est un musée socialiste où les Parisiens savent se contenter de minuscules carrés de chocolat et attacher leur foulard à la perfection.

Alors qu'en fait les Français ont pas mal de choses plus intéressantes à nous apprendre. Cette idée m'est venue en me baladant dans mon quartier, dans le centre de Paris. Je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas moins de dix librairies (je vous jure que c'est vrai) dans un tout petit périmètre autour de mon appartement. D'accord, je vis dans un quartier particulièrement porté sur les livres. Mais quand même : en matière d'économie du livre, les Français seraient-ils plus doués que nous ?

Ressource naturelle

Si je m'amusais à compter les librairies, c'est que je venais d'apprendre qu'Amazon retardait ou annulait la livraison de certains de ses livres afin de faire plier Hachette. Cette information m'a fait réfléchir. Aux Etats-Unis, 41% des livres neufs sont vendus par Amazon, qui détient 65 % des parts de marché des ventes de livres neufs en ligne. Pour économiser quelques dollars et avoir le plaisir de faire son shopping au lit, nous avons donc bradé une précieuse ressource naturelle – la production littéraire de notre pays – à un milliardaire aux dents longues titulaire d'un diplôme d'ingénieur.

La France au contraire vient de voter à l'unanimité une loi dite anti-Amazon, interdisant aux vendeurs en ligne de proposer la livraison gratuite sur les livres bénéficiant déjà d'une réduction [la TVA à 5 %]. Cette nouvelle décision s'inscrit dans un effort de préserver la "biblio-diversité" et d'aider les libraires indépendants à concurrencer la vente en ligne. Ici aucun libraire n'a le pouvoir de faire pression sur les éditeurs. Selon les estimations, Amazon s'arrogerait seulement 10 à 12 % des ventes de livres neufs en France et si le géant du net accapare 70 % du commerce de livres en ligne, seulement 18 % des livres sont vendus sur Internet en France.

Diversité de l'offre éditoriale

Le secret des Français, impensable aux Etats-Unis, s'appelle le prix unique du livre. Depuis 1981, la loi Lang – du nom de l'ancien ministre de la Culture – interdit au revendeur d'offrir plus de 5 % de réduction à ses clients sur le prix des livres neufs. Ce qui signifie qu'un livre coûte plus ou moins la même chose où que vous soyez en France, Internet compris. La loi Lang avait pour objectif d'assurer la diversité de l'offre éditoriale tout en préservant les librairies.
Fixer le prix des livres peut paraître choquant pour un Américain mais, dans le reste du monde, c'est une pratique courante, et ce pour les mêmes raisons. En Allemagne, les magasins ne peuvent proposer aucune réduction sur la plupart des livres. Six des plus gros vendeurs de livres au monde, l'Allemagne, le Japon, l'Italie, l'Espagne et la Corée du Sud, garantissent le prix fixe du livre.

Et le lien entre cette réglementation et la (relative) bonne santé des librairies indépendantes est indéniable. Au Royaume-Uni, où cette réglementation a été abandonnée dans les années 1990, il reste à peine 1 000 librairies indépendantes. Un tiers des librairies ont mis la clé sous la porte ces dix dernières années, à cause des réductions consenties par les supermarchés ou par Amazon, allant parfois jusqu'à plus de 50 %. "Il faut être maso pour acheter un best-seller dans une librairie au Royaume-Uni", grince Dougal Thomson, de l'Union internationale des éditeurs.

Produit de première nécessité

Cette loi française sur les livres n'est pas seulement une question économique mais bien une vision du monde. Les Français considèrent les livres comme un bien culturel à part. Soixante-dix pour cent des Français disent avoir lu au moins un livre au cours de l'année précédente ; la moyenne étant de 15 livres lus par an et par Français. Les Français reconnaissent faire davantage confiance aux ouvrages imprimés qu'aux autres médias, comme la presse et la télévision. Quant au gouvernement français, il considère le livre comme "un produit de première nécessité" au même titre que l'électricité, le pain et l'eau.

Les Français ne sont pas pour autant d'insupportables pédants ou des fétichistes du livre. Ils veulent valoriser une expérience que nous partageons aussi outre-Atlantique. "Quand votre ordinateur rend l'âme, vous le jetez à la poubelle. Or vous gardez le souvenir d'un livre vingt ans après l'avoir lu. Vous vous êtes laissé pénétrer par une histoire qui n'était pas la vôtre. Elle a forgé votre identité. Et c'est seulement plus tard que vous constatez combien ce livre vous a marqué. Certes on ne garde pas tous les livres, mais ce n'est pas un marché comme les autres. Le contenu de votre bibliothèque en dit d'ailleurs long sur votre personnalité", explique Vincent Montagne, président du Syndicat national de l'édition.

Le beurre et l'argent du beurre

La mienne de bibliothèque me rappelle surtout que je ne suis pas française. Et si j'adore flâner dans les librairies à l'éclairage intimiste de mon quartier, j'y achète surtout de la papeterie et des cadeaux de dernière minute pour les anniversaires des enfants. Les libraires en ligne sont une bénédiction pour nous autres exilés. Comme la plupart des gens qui s'agacent de l'hégémonie mondiale d'Amazon, je veux le beurre et l'argent du beurre : pouvoir acheter ce que je veux en ligne mais également avoir le plaisir de flâner dans une librairie.

Et je ne veux pas qu'acheter un livre devienne un acte politique. Les Français aiment se faire livrer chez eux et ils sont de plus en plus nombreux à se mettre au livre numérique (qui représente seulement 3 % du marché du livre). En effet, malgré toutes leurs librairies surannées, les Français ont une attitude typiquement américaine : ils veulent avoir le choix (ce qu'ils appellent atteindre un équilibre). Et, contrairement à nous, peut-être vont-ils réussir.

Article publié dans le NYTimes et repris par Courrier International